Cette interrogation impacte directement le manager et sa manière d'exercer son rôle. Elle est d'abord le fruit de la complexité
croissante des organisations et des marchés et du renforcement de la concurrence auxquelles les entreprises font face
[1].
Les organisations deviennent de plus en plus complexes
Une étude récente
[2] met en exergue la croissance de la complexité des grandes entreprises.
Celles-ci deviennent de plus en plus grandes (Wal-Mart Stores emploie plus de 1,7 millions de salariés),
leurs revenus proviennent pour l'essentiel de services à plus forte valeur ajoutée (les services
financiers représentent maintenant 46% des revenus de General Electric, qui en 1984 était encore
la plus grande entreprise manufacturière du monde), les revenus par salarié augmentent
(dépassant 200 000 dollars pour Microsoft et Exxon Mobile, par exemple). Ces évolutions entraînent
aussi une pression sans précédent sur le managers :deux managers sur trois considèrent que le flux
d'information devient difficile voire impossible à gérer (e-mails, appels téléphoniques,
réunions, etc.), et près de 20% des managers passent plus d'une journée par semaine sur les e-mails,
messages téléphoniques et réunions n'apportant aucune valeur ajoutée à l'entreprise.
Comme le montre l'exemple ci-dessus, on attend ainsi du manager qu'il sache réduire toutes les contradictions,
élaborer une stratégie appropriée et transformer la complexité en principes d'actions simples
pour donner du sens. Comment peut-il y arriver? Nous pourrions être tentés de répondre qu'il doit
s'entourer d'une armée d'experts et de consultants, ou gonfler ses services fonctionnels afin de mieux comprendre
le monde! Nous sommes bien sûr partisans d'une autre approche où le manager et son équipe construisent
leur propre lecture du monde, avec les outils et les concepts dont ils disposent, où ils font participer le corps
social à cette démarche et où ils traduisent cette compréhension en actions pour l'entreprise.
La démarche stratégique que nous avons décrite au début du livre Profession Dirigeant doit
permettre de répondre à cette problématique du sens et de concilier la nécessaire vision et
adhésion du personnel. Elle suppose deux mouvements simultanés: une démarche volontariste de
compréhension, d'ouverture et de traduction de la complexité en énoncé simple de la part
du manager, et une démarche de participation active et de contribution de la part des collaborateurs. Face à
la complexité des systèmes de décision, nous faisons l'éloge de la simplicité et du pragmatisme.
Aller à la rencontre de l'entreprise
Le manager et son équipe chercheront non seulement à connaître le siège de l'entreprise mais
à pouvoir prendre le "pouls de l'entreprise", le plus proche possible du terrain et de l'endroit où la création
de valeur se fait. Pour une entreprise de services, ce sera auprès des clients,derrière le comptoir de réception
ou chez le client. Pour une entreprise de production, dans les salles de machines, auprès des ouvriers et contremaîtres
comme auprès des bureaux d'études. Cette proximité du terrain nécessite d'être traduite en
priorité sur l'agenda des décideurs. Car connaître signifie certes comprendre rationnellement et disposer
de modèles de représentation, mais aussi percevoir, sentir et développer une relation quasi-instinctive avec
la réalité de son entreprise. Une telle culture managériale de proximité existe chez quelques géants
mondiaux des services. Chaque dirigeant y est tenu de passer au moins une journée par an derrière le comptoir, et de faire
le travail d'un vendeur ou d'un chargé de relation clientèle.
Propager la culture de simplicité
Cette capacité du manager à aller droit à l'essentiel est à la fois le fruit d'un effort de discipline
personnelle et de son expérience. Une bonne manière de tester sa capacité à prioriser est d'utiliser
"le test de l'ascenseur" qui consiste à expliquer à un collaborateur l'essentiel des choix stratégiques et de
leur raison en l'espace d'un voyage d'ascenseur, soit 60 à 120 secondes. Si le temps n'est pas suffisant ou l'explication pas
assez claire, c'est que probablement la stratégie ne l'est pas non plus. Cette capacité à se focaliser sur
l'essentiel se retrouve aussi dans l'organisation du reporting à l'intérieur de l'entreprise. Le manager ne doit pas
essayer de tout contrôler; il doit contribuer à simplifier, autant que possible les reporting (il essayera par exemple
de limiter le nombre des indicateurs stratégiques à un maximum de sept à dix). Il devra aussi lutter contre les
demandes de reporting excessives des sièges comme le montre l'exemple suivant.
Une simplification nécessaire à la survie
Une entreprise de services qui était tyrannisée par son quartier général, dont les services fonctionnels
inondaient les opérationnels avec des demandes d'informations constantes, des reporting en tous genres et la mise en place de
procédures, a connu une évolution radicale pour survivre. Au fil des années, les services centraux de cette entreprise
s'étaient gonflés, chaque nouveau projet conduisant à la création d'une nouvelle couche de dirigeants et de
services du siège. Le gonflement des structures se poursuivait ainsi inexorablement. Les salariés du front-office, au lieu
de satisfaire les demandes des clients, passaient leur temps à satisfaire les besoins du QG. Le renversement des rôles
était devenu total et le client a été relégué au dernier rang des priorités de l'entreprise!
La solution à ce problème a été radicale: le siège a dû être amputé de 60% des effectifs.
Les survivants n'avaient plus le temps de formuler des demandes inutiles vis-à-vis des opérationnels et l'entreprise a de nouveau
respiré.
Vouloir simplifier signifie aussi déléguer au plus près du terrain les responsabilités et donner aux
opérationnels les moyens de les assumer, ce qui évite d'aboutir à des réorganisations aussi drastiques
que celle présentée ici!
Standardiser les processus
Dans l'apparent chaos dans lequel se trouve l'entreprise face aux stimuli et sollicitations de tous genres, le rôle des
managers est de faciliter aux collaborateurs le choix des bonnes réponses. Les outils de cette simplification se
dénomment: politiques internes (qualité, achats, éthique, etc.), système et procédures
qualité, instruction de service, manuel de service au client, check-list, etc. Avec ces outils, le manager réduit
la complexité et contribue à élaborer des sortes "d'algorithmes préprogrammés" qui permettent
d'aller plus vite dans la décision. Bien entendu, ces outils doivent être utilisés avec discernement, et nous
connaissons tous des exemples où les procédures et les instructions écrites vivent leur propre vie,
déconnectée de la réalité de l'entreprise. Le rôle du manager est certes de promouvoir
la standardisation comme réponse à la complexité mais aussi de veiller à ce que la finalité
première soit respectée. Il ne confondra cependant pas la simplicité qui a trait à l'essentiel et le
simplisme consistant à réduire de manière outrancière la complexité à quelques recettes caricaturales.
Privilégier les contacts aux rapports écrits
Nous savons tous qu'un contact direct et qu'une visite sur le terrain sont souvent plus efficaces que de longs rapports.
On prête à Francis Bouygues, fondateur du groupe français du même nom, d'avoir répété
sans relâche à ses collaborateurs que "toute note de plus d'une page était un roman" (c'est aussi un principe
historique de la culture de Procter & Gamble, à savoir pas de note de plus d'une page) Il expliquait que son rôle
n'était pas d'être au courant de chaque détail mais de décider entre deux ou trois alternatives que
le manager responsable devait lui proposer. Cette exigence va de pair avec une forte responsabilisation. Elle simplifie la vie
des collaborateurs, leur épargne un travail de formalisation souvent démesuré par rapport à l'objet
de la question et permet au manager de se consacrer à l'essentiel de son activité.
Produire du sens
Chaque collaborateur a aujourd'hui compris que les défis de qualité ou de service dans une économie
mondialisée, ne peuvent se résoudre sans son implication personnelle. En effet, le règlement des dysfonctionnements,
le respect des délais, la prise en compte intelligente des sollicitations ou des réclamations des clients,
nécessitent au-delà de la stricte observation des règles et des process, l'engagement de tout un chacun.
Les salariés savent aussi que le manager est souvent loin de la réalité du travail de terrain et des attentes
des clients. Mais, dans le même temps, ils comprennent son rôle d'orchestration globale et de définition de la stratégie.
La question du sens en entreprise trouve sa solution dans la rencontre de deux mouvements opposés, reposant l'un sur les
salariés, l'autre sur le management. Les salariés veulent qu'on leur fasse confiance, que l'on reconnaisse leur
volonté de contribuer au développement de l'entreprise, et qu'on accepte de considérer leurs idées,
faute de quoi c'est par le renoncement ou la contestation que leur frustration s'exprimera. Dans le même temps, ils savent
qu'ils ne disposent pas de toutes les clés de gestion de l'entreprise et comprennent qu'une stratégie d'entreprise
n'est pas l'addition des règlements des dysfonctionnements pris un à un. Les managers pourraient quant à eux,
être tentés de décliner leur stratégie de haut en bas de la hiérarchie, sans tenir compte de la
réalité et de l'avis des acteurs de terrain. La "fabrication du sens" et la résolution de maintes tensions se
trouve ainsi dans l'organisation intelligente de la rencontre entre ces deux pôles. Le manager sait qu'il n'a pas de recette
toute faite et que, face au souhait des collaborateurs de participer à une œuvre collective et d'imprimer leur marque, comme
face aux tensions issues du marché, il devra inventer au fur et à mesure de nouvelles voies permettant cette rencontre fructueuse.
La démarche stratégique permet au manager et à son équipe de rendre cohérent la nécessaire
vision, la mise en œuvre de la stratégie et l'adhésion du personnel. Mais la question du sens ne trouve pas de solution
dans la seule expression désincarnée sur les perspectives stratégiques de l'entreprise. Elle s'invente au quotidien,
à travers la participation active, dans une tension dynamique et respectueuse des différents acteurs de l'entreprise.
Le rôle du manager est ainsi de réfléchir à la quintessence de l'activité, de lever les freins
qui immobilisent l'entreprise, et de contribuer à créer le cercle vertueux de la confiance. Pour ce faire, il
intègre en permanence la réflexion de ses collaborateurs, il les écoute et lorsqu'il parle, il se rappelle de
ce proverbe chinois: "des paroles carrées ne rentrent pas dans des oreilles rondes".
1 [retour] -
Elle est aussi dans une certaine mesure le reflet de la crise du politique et des idéologies traditionnelles.
2 [retour] -
"Strategy in an era of global giants", McKinsey Quarterly, 2005.