Le rêve de tout manager est de concevoir une stratégie
lumineuse déclinée à travers une organisation
parfaitement adaptée et bénéficiant de
l'adhésion des collaborateurs. En effet, quoi de plus normal pour
un responsable qui s'investit que de tenter de réaliser un dessin
idéal ! Mais chacun sait que la réalité est tout
autre, et que le manager fait face à de nombreuses dissonances
dans sa démarche de changement. Nous verrons dans cet article que
cette notion de dissonance n'est pas seulement une sorte de " bruit " ou
de mal nécessaire mais qu'elle est constitutive de la
démarche de changement. Nous aborderons ainsi le rôle du
manager sous un nouvel angle, celui de " traqueur de dissonances ".
L'origine du concept de résonance
Les phénomènes de résonance peuvent être
observés dans de nombreux domaines de la physique. Il y a
résonance lorsqu'il y a égalité entre la force de
l'agent excitateur et l'une des fréquences propres du
système oscillant excité. La résonance est
caractérisée principalement par un maximum de la
réponse du système en fonction de la réponse
excitatrice.
Transposée au management, cette question de la transmission d'une
énergie vibratoire permettant de mettre en mouvement d'autres
systèmes vibratoires, nous fait penser au dirigeant qui, par sa
parole, ses actes et par les inputs donnés au système de
l'entreprise, arrive à mettre en mouvement son entreprise,
au-delà de ses possibilités d'action immédiates.
Tel un chef d'orchestre sachant faire vibrer son ensemble musical, le
dirigeant d'entreprise rencontre parfois des instants de grâce,
où tout semble réussir, où il arrive à faire
bouger les choses sans déployer des efforts gigantesques et
où il est en harmonie avec son entreprise. Ces instants ne durent
en général pas longtemps car très vite une
dissonance apparaît. Mais nous nous intéressons ici moins
à l'idéal esthétique du chef d'orchestre ou au
sentiment de puissance du manager qu'à des critères
d'efficacité pour la mise en œuvre des démarches
stratégiques. En effet, la théorie du signal nous a appris
que le bruit est constitutif du signal permettant le son harmonieux, de
même les notions de dissonance sont présentes à des
degrés divers dans toute démarche de changement.
Le métier de manager consiste ainsi à développer
des niveaux de résonance et à minimiser les dissonances.
Tel un chef d'orchestre expérimenté, il saura tirer le
meilleur parti de son entreprise et agir sur les leviers adéquats
pour conduire le changement. Cela nécessite un apprentissage
continu de sa part et une écoute véritable de la
réalité de son entreprise.
Les différentes formes de dissonance
La conduite du changement est constituée très
schématiquement de plusieurs composantes qui interagissent
[1] :
- la vision stratégique, résultant d'un diagnostic
ayant permis de définir les enjeux stratégiques,
- l'implémentation de la stratégie consistant
à mettre en œuvre les actions portant sur l'organisation,
les compétences, le système managérial, la
communication, le pilotage et les mesures d'accompagnement,
- les facteurs clés de succès du changement permettant
de faciliter la vitesse et la profondeur du changement, tels que
l'ouverture du référentiel, la prise en compte du facteur
temps, la clarté managériale, la dynamique sociale et la
culture de l'entreprise,
- les facteurs de ruptures et de crises qui constituent des obstacles
à surmonter comme des opportunités à saisir.
Il y a dissonance lorsqu'une des composantes n'est pas en phase avec les
autres, par exemple lorsque la vision stratégique n'est pas
cohérente avec les possibilités de l'entreprise ou avec la
capacité de compréhension des acteurs de l'entreprise.
Nous examinons ci-après différents cas de dissonances.
Dissonance entre la vision stratégique et
l'implémentation
- la chaîne de valeur est incohérente par rapport
à la nouvelle vision (l'organisation et les processus sont
incompatibles avec la stratégie voulue),
- le système managérial est en décalage avec la
vision stratégique (le choix des outils managériaux ne
correspond pas aux exigences de la nouvelle vision),
- la préparation des acteurs externes et internes est
insuffisante (la communication est trop sommaire, la formation aux
nouveaux outils inadaptée, etc.),
- le système d'information et de décision sont
incohérents et ne permettent pas de piloter en fonction des
nouveaux objectifs stratégiques.
Dissonance entre vision stratégique et facteurs clés de
succès
- l'ouverture de l'entreprise sur son environnement est insuffisante,
- facteur temps est mal pris en compte dans le déploiement de
la stratégie,
- l'absence ou l'insuffisance de clarté managériale ne
facilite pas le portage du sens,
- les raisons du changement ou ses conséquences ne sont pas
assez prises en compte et entravent la dynamique sociale,
- la culture de l'entreprise est en fort décalage par rapport
à la vision.
Dissonance entre implémentation et facteurs clés de
succès
- la mise en œuvre de l'organisation et des processus prime sur
la vision stratégique et sur le sens,
- les compétences nouvelles nécessaires ne font pas
l'objet d'un dialogue social et d'une concertation interne suffisante,
- de nouveaux outils du système managérial sont
plaqués sur l'organisation,
- le comportement du manager n'est pas adapté et la
communication insuffisante,
- la conduite du changement est en rupture par rapport aux valeurs et
à la culture de l'entreprise.
D'autres formes de dissonance liées aux facteurs de rupture et de
crise sont aussi possibles Nous pensons aux dissonances entre les
facteurs de rupture et le processus de changement (par exemple, en cas
d'absence de dispositif de gestion de crise, de manque de
préparation en termes de veille, etc.). De même, on
pourrait évoquer les dissonances entre facteurs de rupture et
stratégie (manque de projection, absence de scénarii sur
le futur, etc.).
Comment identifier les dissonances
Les définitions ci-dessus permettent au manager de se poser un
grand nombre de questions pour identifier les dissonances dans son
entreprise. La matière est complexe, en effet, il s'agit de
diagnostiquer des niveaux de cohérence ou de
compatibilité. L'identification des dissonances relève
ainsi d'une approche itérative et non d'un contrôle de
conformité. Le manager prêtera une attention toute
particulière à l'analyse des dysfonctionnements
opérationnels. Il s'attachera à les régler et
à communiquer sur ces questions car cela renforce sa
crédibilité et celle de la démarche de changement.
Une autre manière consiste pour le dirigeant à pratiquer
lui-même des audits managériaux pour avoir une perception
directe des dissonances opérationnelles. Il arrivera ainsi
à déceler des dysfonctionnements courants qu'il est
important de régler, même si en général ils
ne sont pas de nature à faire échouer la démarche
stratégique. Il lui est par contre plus difficile de voir
certaines questions clés déterminantes pour le
succès de la stratégie telles que l'optimisation des
séquences du déploiement, les contradictions entre le
système de pilotage et les objectifs stratégiques, le
hiatus entre le déploiement de la stratégie et la
capacité d'absorption du corps social, etc. Pour ces questions,
nous lui recommandons d'organiser un débat en équipe de
direction, de mettre en place des groupes d'expression de cadres ou de
faire appel à un consultant expérimenté.
La criticité des dissonances
Comme nous venons de le voir, toutes les dissonances ne sont pas de
même importance. Cela renvoie à la construction empirique
d'une grille de criticité, où le manager classera les
dissonances suivant trois niveaux de criticité
(élevé, moyen, faible). Une dissonance est de
criticité élevée lorsqu'elle est de nature à
obérer la mise en œuvre de la démarche
stratégique ou à mettre en danger l'avenir de
l'entreprise. A l'évidence, le manager s'attachera à les
régler en priorité. Cette évidence relève du
bon sens mais, dans la pratique, il est plus habituel de régler
au fur et à mesure les dysfonctionnements constatés. La
réflexion sur le degré de criticité d'une
dissonance n'est pas toujours engagée, simplement du fait que le
manager habitué à son référentiel n'a pas la
distance suffisante ou les moyens d'analyse pour la diagnostiquer.
Nous attirons aussi l'attention sur le caractère évolutif
de la criticité d'une dissonance. En effet, celle-ci n'est pas
une donnée immuable. Elle est fonction de l'entreprise et de ses
caractéristiques propres, au moment du déploiement de la
démarche stratégique, et elle peut évoluer avec le
temps. Il appartient ainsi au manager, en fonction de sa connaissance
intime de l'entreprise d'apprécier le degré de
criticité et d'engager les actions correctives
nécessaires.
Le rôle du manager vis à vis de la dissonance
Le manager doit chercher à obtenir le meilleur niveau de
résonance, tout en étant conscient qu'il ne peut ni ne
doit chercher la note parfaite car un certain niveau de dissonance est
inévitable et utile. L'art du manager consiste ainsi à
développer une perception sur la totalité de la
démarche managériale. Il est à l'écoute des
signaux faibles de son entreprise et devient en quelque sorte "traqueur
de dissonances"... S'il s'astreint à définir un concept
stratégique cohérent, il attache autant d'importance
à la qualité de sa mise en œuvre comme à
l'adhésion des forces vives de son entreprise. Il conçoit
le changement non pas comme une démarche linéaire et
séquentielle mais comme une parcours itératif où
chaque boucle lui permet d'optimiser la conduite du changement. Le
manager conçoit son métier de responsable de la conduite
du changement à l'instar d'un chef d'orchestre procédant
à des réglages pour supprimer ou diminuer certaines
dissonances, et non pas comme un homme orchestre, qui serait le seul
porteur du changement et obligé de superviser lui-même
toutes les actions.
Cette réflexion sur le rôle du manager nous amène
à celle de son expérience et de sa formation. Il est en
effet difficile pour un manager débutant de maîtriser
d'emblée l'ensemble des outils de la démarche
managériale. Les organisations ont une responsabilité
à cet égard pour mettre en place des dispositifs
permettant à de futurs dirigeants d'apprendre et de se
perfectionner en pratiquant. Nous sommes aussi partisans d'une forme de
transmission de savoir et de tutorat par des "anciens" plus
expérimentés, qui peuvent éviter aux jeunes
dirigeants de causer trop de dissonances du fait de leur
inexpérience. Ce besoin d'assistance ne concerne pas uniquement
les jeunes dirigeants et nous rappelons ci-dessous à travers une
démarche appliquée au secteur nucléaire, les
avantages d'une peer review qui permet à des managers, même
expérimentés, de bénéficier du regard
critique et bienveillant de leurs collègues.
La revue par des pairs ou peer review
Une des bonnes manières de revisiter les pratiques de son
entreprise pour traquer les dissonances consiste à confier
à un collègue, à un pair ou à un consultant
expérimenté, une courte mission d'investigation sur la
cohérence des stratégies, des systèmes et outils de
management, et du degré d'appropriation par le personnel. Ces
démarches qualifiées de peer review sont
fréquemment pratiquées dans le secteur nucléaire.
Ce secteur est soumis à de très nombreux contrôles
définis par les autorités de sûreté du pays,
qui se rajoutent aux contrôles internes très
détaillés que les exploitants s'imposent eux-mêmes.
Le secteur nucléaire est à cet égard sûrement
un des domaines d'activités les plus contrôlés qui
soient mais les exploitants ont trouvé utile de développer
une forme de contrôle menée par des professionnels
très expérimentés. Une équipe de peer review
est constituée d'une équipe internationale de plusieurs
hauts responsables du domaine nucléaire exerçant leur
activité opérationnelle dans leur pays d'origine (USA,
Inde, Angleterre, Russie, Allemagne, Finlande, France, etc.). Cette
équipe de professionnels expérimentés passe en
général une à deux semaines dans une centrale
nucléaire. Ils apportent leur regard critique et travaillent sur
des points clés de cohérence globale des politiques,
d'observation des écarts entre les règles et la pratique,
sur les mesures d'amélioration de la sûreté, etc. En
un mot, ils traquent les différentes formes de dissonances
pouvant exister.
Cette forme d'audit est très utile car elle permet de porter le
regard sur les composantes et les interactions du système
managérial, sur les questions de cohérences, sur la
criticité des dissonances observées. Ce regard multiple et
le partage bienveillant qu'ils font de leurs observations avec le
management concerné est très riche et porteur de
changements. Nous pensons que ce principe de la peer review pourrait
être davantage généralisé à d'autres
entreprises pour leur plus grand bénéfice.
Nous rappelons enfin, que la résonance n'est pas un objectif en
soi, le but premier de l'entreprise étant de produire des
résultats. Mais comme nous l'avons vu, la résolution des
dissonances permet d'obtenir des résultats durables et facilite
la mise en œuvre du changement. L'identification des dissonances
exige du temps et de l'expérience : " l'expérience n'est
pas un peigne pour chauves " nous rappelle un vieux proverbe chinois. De
même, un manager a toujours quelque chose à apprendre de
ses pairs.
Se remettre en question, découvrir de nouvelles grilles de
lecture, être à l'écoute en profondeur de son
entreprise et ajuster sa conduite du changement à la
réalité, voilà qui donne du sens au métier
de manager.
1 [retour]
Nous sommes très conscients de la limite de cette
présentation de la conduite du changement en forme de blocs
distincts: elle est très schématique et ne correspond que
partiellement à la réalité, où les
interférences et les itérations sont multiples. La mise en
œuvre d'une démarche de changement n'a rien de
linéaire.